Plumes et pinceaux, BMJD

27 février 2019

Felicien broie du noir

Félicien broie du noir
A l’hôpital, Félicien faisait des progrès significatifs pour parler. Il n’entendait pas encore très bien, mais il y avait une nette amélioration. Par contre, il ne voyait toujours pas. Un matin que Mael se présentait à l’hôpital, les médecins l’attrapèrent au vol avant qu’il ne rentre dans la chambre de son frère.
-   On voudrait vous parler
-   Qu’est qui se passe, Félicien fait des progrès il me semble
-   Il y a un problème avec sa jambe
-   Grave ?
-   Hélas oui, il a un début de gangrène, il va falloir la couper
-   Vous n’y pensez pas
-   On n’a pas le choix, si vous voulez qu’il vive…Mais c’est à lui de décider
-   Il sait ?
-   Non, Vous êtes très proche semble-t-il et…
-   Ne comptez pas sur moi, comment voulez vous que j’arrive à lui annoncer ça, c’est impossible, je n’y arriverai pas.
-   Ce serait plus facile pour lui si vous…
-   Non, Non
-   Monsieur…
Mael s’est mis à pleurer. Le médecin chef s’approche et lui prend les mains.
-   Je comprends, on va s’en occuper, de toute façon, il va falloir agir vite sinon, il va souffrir énormément et c’est déjà bien douloureux.
-   Oui, on ne peut pas lui toucher la jambe. Je lui parlerai, mais j’ai besoin d’un peu de temps. Je vais l’embrasser et je reviendrais cette après-midi.
Mael se dirigea vers la chambre de son frère, inventa un prétexte pour ne pas rester et rentra chez lui.
Heureusement son hôte était là et il put s’épancher. Ayant un peu repris courage, il appela Mélanie, puis le château. C’est Alicia qui lui répondit. Le docteur Bellecour était arrivé. Il demanda à lui parler. Quand elle prit le combiné, il lui demanda de mettre le haut-parleur et il annonça la terrible nouvelle. Alicia et Farid ensemble poussèrent un cri. Alicia se ressaisit et reprit le téléphone : « Je serai à Montpellier demain dans la journée. » Mael eut beau lui dire que ce n’était pas possible, qu’elle devait s’occuper du château, elle ne céda pas. Mélina assura qu’ils pouvaient très bien se débrouiller sans elle pendant quelques jours. Farid lui aussi proposa de venir, mais Mélina consciente de l’affection d’Alicia pour Félicien lui demanda de rester avec elle pour gérer au mieux la maison. A contre cœur sans doute il obtempéra.
L’après-midi, il retourna à l’hôpital. Il commença par annoncer la venue d’Alicia et il comprit au sourire que Félicien fit qu’il était heureux de sa venue. Alors il prit son courage à deux mains et il entama la difficile conversation :
-   J’ai une mauvaise nouvelle, ta jambe te fait mal, n’est-ce pas ?
-   Oui, très mal et de plus en plus, Quand les médecins ont enlevé le plâtre j’ai compris qu’il y avait un problème. Ils vont la couper, c’est la gangrène…
-   Mon dieu, je ne savais pas comment te dire cette chose et tu as deviné par toi-même.
-   Mais Mael, je te connais par cœur, tu n’as rien dit, mais le son de ta voix me l’a envoyé à la figure et puis si Alicia vient c’est que c’est grave. On a beaucoup parlé tous les deux, je crois bien que tu avais raison, elle est amoureuse de moi et je dois enfin l’admettre, mais moi aussi, je crois.
-   Enfin une bonne nouvelle dans cette sale journée
-   Ne te réjouis pas trop, voudra-t-elle d’un estropié ?
-   Ce serait mal la connaître de penser qu’elle pourrait renoncer.
A ce moment-là, Félicien ne put réprimer un cri de douleur. Mael alla chercher un médecin pour qu’on lui administre un calmant. Il en profita pour leur annoncer que Félicien savait.
Le docteur revint dans la chambre avec Mael. Il fit la piqure apaisante, puis il prit la main de Félicien et en articulant, il lui dit :
-   J’ai besoin de votre consentement pour l’amputation
-   Il y a des semaines que personne ne me demande mon avis, Mael qu’est ce que tu en penses. Comment on descendra à la rivière ? Le capitaine De La Madelène est unijambiste, il va finir sa carrière dans un bureau. C’est la joie ! Docteur faites votre devoir, mais j’attends la visite d’une amie très chère. On attendra qu’elle arrive, je veux qu’elle soit là avec mon petit frère, à mon réveil !
L’opération fut fixée au surlendemain.
Alicia arriva comme prévu, la veille de l’opération. Mael l’attendait à la gare St-Roch et la conduisit à l’hôpital après un petit déjeuner rapide en face de la gare. Quand elle entra dans la chambre Félicien était endormi, sans doute sous l’effet de la morphine. Ils attendirent tous les deux qu’il se réveille. Félicien Ouvrit les yeux. Mael s’approcha aussitôt, lui prit la main, la serra puis il l’embrassa. Félicien demanda si Alicia était arrivée. Elle se leva et s’approcha de lui :
-   Je suis là monsieur Félicien
-   Je suis tellement content de te savoir près de moi
-   Je resterais autant de temps qu’il sera nécessaire
Mael ne comprenait pas. Ils étaient amoureux et ils se comportaient comme maître et servante, alors il éclata :
-   Alicia, tu me tutoies et tu m’appelle par mon prénom, avec Félicien tu utilises le Monsieur et tu le vouvoies, c’est complètement ridicule, vous allez me faire le plaisir de vous embrasser et de vous comporter normalement, sinon, je te renvoie au Château !
Félicien, bien que surpris, par l’audace de son frère, approuva ce qu’il avait dit. Il prit la main d’Alicia et l’attira vers lui, chercha sa bouche et l’embrassa tendrement. Rassuré, Mael les laissa pour qu’ils puissent enfin se dire ce qu’ils ressentaient réellement.
Il téléphona au château, parla longuement avec Mélina, puis avec Farid. Il fut décidé qu’ils viendraient voir Félicien trois jours après l’opération. Ils prendraient Mélanie lors de leur passage à Millau.
L’opération se passa pour le mieux. La jambe fut coupée au niveau du genou. Le chirurgien assura que ce serait plus facile pour utiliser une prothèse. Alicia et Mael ne purent le voir que tard le soir de l’opération et encore seulement quelques instants. Félicien fut placé sous surveillance renforcée pendant plusieurs jours. Ils ne pourraient revenir que le lendemain après-midi. Mael emmena Alicia chez son hôte, chez qui on avait préparé une chambre pour elle. Ils sortirent pour diner mais harassés, par cette dure journée, ils se couchèrent assez tôt.
Il était assez tôt le lendemain quand on frappa à la porte de Mael, c’était son hôte qui lui disait qu’il y avait un appel pour lui. Il se leva précipitamment et se dirigea vers le téléphone craignant le pire pour son frère. En fait c’était la maison de convalescence de son père, celui-ci n’allait pas bien, on lui demandait de venir rapidement. Le comte ne savait pas pour la jambe de Félicien, ce n’était donc pas ça. Il discuta avec le vieux monsieur et il fut décidé qu’il accompagnerait Alicia, voir Félicien, puis qu’il partirait pour Figeac. Il appela Mélanie, elle le rejoindrait directement là-bas.
Le lendemain, quand Mael et Alicia arrivèrent à l’hôpital, pour voir Félicien, ils durent enfiler une combinaison, une charlotte des sur-chaussures et un masque pour ne pas apporter de mauvais germes à Félicien qui était toujours en soin intensif. Quand ils entrèrent, Il tourna la tête et leur fit un sourire. Il ne pouvait pas les avoir reconnus au seul bruit qu’ils avaient pu faire. Félicien sans attendre leur dit :
-   Vous avez de drôle d’air dans cette tenue. Figurez-vous qu’après l’opération, je me suis rendu compte que je voyais, certes pas très net, mais assez pour vous reconnaître. Je vais pouvoir admirer ma jambe manquante !
-   Félicien !
-   N’espérez pas que je sois sage et docile, vous allez en baver mes agneaux !... Je plaisante je vous adore
Mael expliqua qu’il partait pour Figeac pour donner des nouvelles à leur père, sans préciser qu’on l’avait appelé en urgence.
En fait le comte avait fait un AVC, certes léger, mais suffisamment grave pour qu’il faille le transporter dans un centre adapté. Sans hésiter, Mael demanda Montpellier et l’hôpital où se trouvait Félicien. Mélanie repartit pour le château et Mael partit dans l’ambulance avec son père. Mael n’avait plus le temps de rêver ni d’écrire et pourtant tous ces évènements serait le début de son premier roman.


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05 février 2019

Deux familles décomposées : La prière de Bernard DELZONS

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La Prière
Quand Farid rejoignit la chambre du Lieutenant, elle était vide. Il rangea les habits du lieutenant après avoir brossé sa tenue. Il ne savait plus quoi faire. Il s’assit sur son lit et remarqua une feuille de papier. IL n’y avait rien d’écrit dessus, mais en la retournant il vit un dessin et, pas de doute, c’était lui qu’on avait dessiné ; au bas de la page, il y avait un nom qu’il avait appris à déchiffrer : Félicien.
Celui-ci avait commencé à lui apprendre à lire et à écrire le français, cela lui permettrait de lui laisser des messages. En échange, il avait demandé à Farid de lui apprendre l’arabe.
Farid était perturbé, Ce n’est pas dans sa culture de représenter les personnes. En même temps, il se sentait flatté d’autant que c’était ressemblant. Il le vérifia en se regardant dans la glace quand il alla prendre sa douche. Il accrocha le dessin au-dessus de son lit. Puis repensant à ces dernières vingt-quatre heures, il décida de remercier Allah. Il avait apporté un petit tapis de prières et commença à réciter les versets qu’il connaissait.
Il n’avait ni vu, ni entendu Félicien arriver. Quand il l’aperçu, il se figea, devint écarlate, Mais avant qu’il ait eu le temps de se lever, Félicien avait posé sa main sur son épaule, lui faisant signe de continuer. Il s’installa à ses côtés à genou et lui-même selon le rite de sa propre religion, il fit une prière pour sa famille, puis, il se releva discrètement et ressortit.
Quand il revint, Farid était assis par terre. Félicien lui expliqua qu’ils n’avaient pas la même façon de prier, mais qu’ils vénéraient le même Dieu, et qu’il ne voyait aucun inconvénient à ce qu’il le fit dans la chambre. Il le mit cependant en garde en disant que tous les Français ne pensaient sans doute pas comme lui.
Là-dessus, il lui donna ses ordres pour le lendemain et ils commencèrent leur leçon de langues. Félicien disait une phrase en français, Farid la répétait puis s’il avait compris il la traduisait en arabe et c’était Félicien qui reprenait. Chacun écrivait les phrases apprises. Pour l’arabe Félicien utilisait les lettres latines d’autant plus que Farid ne savait pas écrire l’arabe. Sa langue maternelle était le berbère qu’il avait appris avec sa mère. Il avait appris l’arabe à l’école coranique, mais c’était essentiellement oral.

 

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30 janvier 2019

Deux familles décomposées : l’arrivée du nouveau lieutenant de Bernard DELZONS

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Cela faisait deux jours que le lieutenant Médoc était parti. Le capitaine avait fait dire à Farid, par l’intermédiaire de l’infirmier arabe, d’aérer la chambre et de la nettoyer de fond en comble pour qu’elle soit prête quand le nouveau arriverait. Le jeune homme avait fait le maximum pour enlever toute trace de la présence de ce sale type. Il avait lavé le sol, fait le lit avec les draps propres qu’on lui avait donnés. Il avait même dormi la fenêtre ouverte malgré le froid extérieur pour qu’il ne reste aucune odeur du précédent occupant. Bien qu’il soit seul dans la chambre il n’avait pas osé se coucher sur le lit, et pourtant cela lui aurait fait du bien après tous les coups qu’il avait reçus.
En raison de l’arrivée imminente du nouveau, il n’avait pas pu retourner chez lui. Il n’était pas sûr d’en avoir envie car il ne pourrait se confier à personne. Sa mère et ses sœurs lui manquaient, mais il n’avait aucune envie de revoir Kader et encore moins de devoir partager son lit.
Il était soulagé du départ de Médoc, mais inquiet de l’arrivée de cette nouvelle personne qui serait peut-être pire que l’autre. Il avait fini son travail et s’ennuyait : il avait le temps de ruminer ses noires pensées. L’infirmier était en permission, il n’avait personne à qui parler. Le jeune soldat qui l’avait reçu à l’entrée de la caserne le premier jour avait essayé d’échanger quelques mots, mais comme Farid ne comprenait pas, il avait abandonné rapidement. Le jeune ordonnance avait envie de pleurer, mais on ne pleure pas quand on travaille pour l’armée française.
Il était assis dans son coin, quand on frappa à la porte. Sans attendre un beau jeune homme entre dans la pièce. Il est grand, blond et visiblement sportif, en voyant Farid il se présente : je suis le lieutenant De La Madelène, et toi qui es-tu ?
Farid s’est levé ; dès que le lieutenant s’approche de lui, il se protège comme si on allait le battre. Le lieutenant veut lui serrer la main, mais il touche malencontreusement son dos et Farid ne peut s’empêcher de crier. L’officier lui fait alors signe d’enlever sa chemise, mais voyant son hésitation, il le fait lui-même. Il est horrifié de voir les traces des coups de ceinturon qu’on a infligés à ce gamin. Sans attendre il le prend par la main et l’entraine torse nu, directement chez le médecin, cette femme qui a ausculté Farid il y a un mois déjà. Le jeune garçon les entend parler, mais ne comprend pas ce qu’ils disent. La doctoresse l’examine, touche les plaies, lui fait lever les bras, les jambes, puis le fait allonger sur le ventre sur sa table d’examen et lui passe un onguent qui devrait atténuer la douleur. Le lieutenant est toujours là. Enfin on dit au jeune garçon de se rhabiller. Et le médecin lui dit en arable de suivre son nouveau chef. Elle ajoute en s’adressant à De La Madelène : « il ne parle pas Français, il vous faudra de la patience »
Les deux garçons reprennent le chemin vers la chambre du lieutenant, en arrivant celui-ci lui demande où il dort. En réalité il fait des gestes pour lui faire comprendre sa question. Farid lui montre le coin où il était assis quand le l’officier était entré.
« Je m’appelle Félicien et toi ? » après un moment Farid a compris et se nomme à son tour.
Le lieutenant sort de la pièce et revient un peu plus tard avec deux soldats qui portent un lit, qu’il fait installer dans le coin du jeune homme. On monte aussi un petit paravent qui leur permettra d’avoir un peu d’intimité.
Farid ne sait plus où il en est. Il se demande s’il ne rêve pas et s’il n’est pas maintenant au paradis. Mais le lieutenant lui montre ses bagages, le linge à ranger, les draps pour son propre lit. Il doit s’activer. Félicien est sorti, tout doit être impeccable quand il reviendra.
A son retour, le lieutenant a un petit livre dans les mains et avec application il lui dit en arabe, « je m’appelle Félicien et toi tu t’appelles Farid » et il recommence, cette fois en français, il réitère, d’abord en arabe puis à nouveau en Français et lui demande de répéter. Farid est heureux, il comprend vite et s’exécute. C’est le début d’une longue initiation à la langue de l’autre. Le gamin s’autorise même à corriger le lieutenant quand celui-ci fait une erreur dans sa langue. S’il ne connait pas le français Farid parle l’arabe et le kabyle la langue maternelle de sa mère.
Très vite, il sait dire quelques mots et il comprend les ordres simples que lui donne Félicien. Il lui a dit : « dans la chambre tu m’appelles Félicien à l’extérieur ce sera Mon Lieutenant ?».
Contrairement au lieutenant Médoc Félicien est très pudique et ne se montre jamais nu devant le jeune homme. Et Farid attend toujours que la lumière soit éteinte pour se déshabiller. Il ne sait que faire pour répondre aux gentillesses de son chef, toujours calme affable mais néanmoins exigeant. Il prend un ton sévère si Farid oublie de faire quelque chose.
Farid voit aussi régulièrement la femme médecin qui, à chaque visite, examine attentivement la cicatrisation de ses blessures. Elle lui pose beaucoup de question sur sa famille, et petit à petit s’installe entre eux une grande complicité. Mais elle le met en garde contre une trop grande familiarité avec le lieutenant. Elle ajoute un jour « ne te fais pas d’illusion, vous n’êtes du même monde et tu ne deviendras jamais son ami, mais tu as de la chance c’est un garçon bien. » Le visage de Farid devient soudain triste, même s’il est très loin d’avoir compris ses sentiments.

27 janvier 2019

Deux familles décomposées : Départ pour la caserne de Bernard DELZONS

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Départ pour la caserne.
Ce matin-là, Farid s’est réveillé fatigué, Il avait très peu dormi après la conversation qu’il avait eu la veille avec son frère ainé et son père. Ils avaient décidé de le placer comme ordonnance dans l’armée Française. Il avait bien sûr demandé ce qu’était un ordonnance et Kader avait simplement dit qu’il devrait servir un officier. Il avait hurlé, protesté, et dit qu’il ne voulait pas, qu’il ne parlait ni ne comprenait le français. Il avait supplié son père, mais celui-ci comme toujours sous l’emprise de son fils ainé, n’avait pas voulu l’entendre. Il était allé se réfugier auprès de sa mère. Elle l’avait consolé mais ne pouvait rien contre les décisions des hommes et la famille avait besoin d’argent... C’est le chant du coq qui l’avait réveillé. Il partageait le lit avec son frère qui dormait profondément, il avait une respiration saccadée et de longs ronflements sortaient de sa gorge. Farid l’observa un moment et pensa à l’étouffer avec son coussin. Mais il y pensa au chagrin de sa mère et ses sœurs si on l’envoyait en prison, sans même imaginer leur peine si Kader n’était plus.

Kader devait l’amener dès ce matin-là à la caserne pour le présenter à l’officier au service duquel, il serait. Le jeune homme se leva, quitta la chambre et dans la cuisine, machinalement, il alluma le feu pour préparer le thé. Il sortit une galette de pain d’un tiroir en coupa un morceau qu’il trempa dans une assiette remplie d’huile d’olive, Il s’arrêta un instant en pensant qu’il ne pourrait plus faire ce geste qu’il adorait, et il avala sa tartine. L’eau était maintenant chaude. La porte de la chambre de ses parents s’ouvrit et sa mère entra. Comme chaque matin elle s’était levée pour préparer le déjeuner du père et de son aîné. Farid la regarda venir vers lui. Il comprit qu’elle avait pleuré. Il s’approcha et la prit dans ses bras pour la consoler, mais en même temps il lui en voulait. Il était prêt à exploser, il s’arrêta juste avant de lui dire des mots désagréables. Il retint sa colère, lui essuya ses larmes et pour ne pas penser à ce qui l’attendait, il sortit pour ouvrir le portail aux moutons et aux poules.
Il devrait coucher à la caserne et il ne reviendrait à la maison qu’un dimanche par mois, c’est ce que lui avait dit son frère la veille au soir pendant le dîner.
Quand il retourna dans la pièce à vivre, Kader était là, il parlait de lui avec leur père, mais s’arrêta net en le voyant. Il ajouta simplement « j’espère que tu es prêt. Il faut qu’on y aille le lieutenant t’attend ? » Farid serra les poings mais ne dit rien. Une dernière fois il supplia du regard son père et sa mère, mais il n’y eut personne pour le soutenir. Il ne comprenait pas que son père se laisse manœuvrer par Kader et qu’il ne cherche pas au moins à lui résister un peu. Quant à sa mère, elle n’avait pas droit à la parole : demande-t-on son avis à une femme ? Pourtant ses sœurs s’étaient bagarrées, chacune à leur manière. Et lui pourquoi devait il céder ? Kader était beaucoup plus fort que lui et il n’aurait pas hésité à le battre violemment, alors qu’au moins il n’aurait pas osé toucher aux filles.

Kader était allé chercher l’âne. Déjà installé à califourchon, il fit signe à Farid de s’installer derrière lui. Sans plus attendre, ils partirent pour la ville. Mais comme s’il voulait retarder l’inévitable, l’âne s’arrêta pour déguster un magnifique chardon sur le bord du chemin. Kader se mit à hurler sans succès. Devant le rire de Farid, il se retourna et lui flanqua une bonne tourniole.
Celui-ci sauta à terre et, avec une simple caresse, il fit repartir le bourricot.

Ils ont traversé tout le village avant d’arriver devant la caserne. Farid n’était jamais venu jusque-là. C’était le domaine des Européens. Les murs de la caserne étaient gris et tout lui semblait triste. A l’entrée il y avait une petite cahute et une barrière pour fermer le passage.
Toujours sur leur âne ils continuaient à s’approcher, mais un jeune soldat avec un fusil sur l’épaule, sortit bientôt de la bicoque pour leur dire qu’ils n’avaient pas le droit de rester là.

Kader descendit le premier, suivi par son frère qui fit une caresse à Pinpin, puis il sortit une carotte de sa djellaba qu’il lui donna. Pendant ce temps, Kader expliquait qu’il avait rendez-vous avec le lieutenant Médoc. Le jeune soldat rentra dans son abri pour l’appeler. Quelques minutes après, un grand gaillard mal rasé apparut, et, s’adressant à Kader « c’est ça ton frérot, ne t’en fais pas on va le dresser ce petit con ». Farid ne saisissait pas ce qu’il disait, mais rien qu’à l’aspect du personnage, il comprit qu’il allait en baver. Il était habitué à recevoir des coups de son frère, mais avec celui-là, il craignait le pire. L’ainé remonta sur son âne et sans même regarder son cadet, il s’en alla.

Le lieutenant fit entrer le jeune homme et en guise de bienvenue, il lui donna une taloche sur la tête. Il le conduisit d’abord au bureau des recrutements où il indiqua, lui-même, les renseignements nécessaires pour l’incorporation, puis il le déposa à l’infirmerie pour les examens rituels à tout nouvel arrivant. Là, c’est un arabe qui s’occupa de lui et lui montra ce qu’il devrait faire. Il le pesa, puis on lui fit prendre une douche et devant son effarement il lui expliqua comment faire. Farid ne s’était jamais mis nu devant un étranger, aussi, il ne bougeait pas. L’infirmer lui dit de se dépêcher. S’il n’était pas prêt quand le lieutenant reviendrait, celui-ci le battrait surement. Aussi il se décida à enlever ses vêtements pour passer sous la douche. Une fois lavé on l’amena chez le médecin qui l’examina et lui posa des questions en arabe.
C’était une femme, avec une voix à la fois douce et autoritaire. Il était gêné de se faire ausculter par elle. Il ne comprenait pas. Il était prêt à fondre en larme, mais elle lui parlait gentiment et le mit finalement à l’aise en lui racontant quelques anecdotes amusantes de la vie à la caserne.
Il avait juste fini, quand le lieutenant arriva. L’infirmier lui avait dit que c’était un salaud qui n’aimait pas les arabes, mais aussi, qu’il venait d’être muté, et dans un mois il ne serait plus là.
Farid suivi le lieutenant dans sa chambre. L’officier lui donna des ordres en français que le garçon ne comprit pas. Alors furieux le lieutenant se met à crier puis sans attendre commença à taper. Farid se protégea comme il pouvait. Heureusement des voix dans le couloir retinrent, enfin, le militaire. Il montra du doigt le linge qui trainait par terre et le lit tout en désordre avant de sortir. Grace aux indications de l’infirmer arabe, Farid comprit qu’il devait ranger et laver. Craignant le retour de son chef, il se dépêcha et quand le lieutenant revint tout est en ordre. Médoc sentait l’alcool. Il avait trop bu il se déshabilla devant Farid et se jeta sur le lit et tomba aussitôt dans un profond sommeil.

Farid n’avait pas mangé, il a faim et il n’a pas d’autre choix que celui de se coucher à même le sol et d’essayer de s’endormir. La porte de la chambre s’ouvrit doucement c’était l’infirmier qui s’assura que le lieutenant dormait et il tendit un sac en papier au jeune homme et doucement il lui expliqua où il devrait aller pour manger et lui proposa de l’accompagner le lendemain pour lui montrer. Dans le sac il y avait de quoi manger et boire, mais il devra tout faire disparaitre avant que l’homme ne se réveille. Nu sur le lit, Médoc ronfle et grogne. L’infirmier est reparti.
Farid enfin rassasié, finit par s’endormir malgré la dureté du sol.

 


Deux familles décomposées de Bernard DELZONS : La famille de Farid

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La Famille de Farid

Nous sommes au sud d’Alger, plus tout à fait dans la grande plaine de la Mitidja mais pas encore sur les plateaux semi-désertiques qui annoncent le Sahara. C’est une zone d’élevage de moutons et de chèvres. La plupart des habitants sont des paysans qui vivent tant bien que mal de leur activité.

Les habitations sont regroupées dans de gros villages Toutes les maisons se ressemblent, elles sont faites en terre sèche, avec un coin pour la famille, un coin pour les animaux et au milieu une cour.

La maison de Farid se compose d’une pièce à vivre, d’une chambre pour les garçons, d’une chambre pour les filles et de la chambre des parents. L’ameublement est rudimentaire, une table basse posée sur un vieux tapis, des coussins en guise de siège, une vielle armoire pour ranger la vaisselle et dans les chambres une grande paillasse à même le sol et des couvertures en laine quand le froid arrive

La famille compte les parents Aniss, au visage rugueux et buriné par le soleil et Hana la femme soumise à la volonté de son mari, deux filles, Malika vingt ans jolie et docile et Dalila la rebelle de deux ans sa cadette, deux garçons, Abdelkader tout juste 22 ans, le caractère bien trempé, qui veut régenter toute la famille et enfin Farid, le plus jeune, à peine seize ans.

C’est le soir, la famille est réunie autour d’une chorba, la soupe traditionnelle algérienne. Le repas est silencieux jusqu’à ce que le père prenne la parole, après s’être gratté la gorge.

C’est ainsi qu’il annonce à sa fille ainée qu’il lui a trouvé un fiancé et qu’elle va devoir se marier et quitter la maison. Malika se met à pleurer et à crier, puis réussit quand même à demander avec qui. C’est le fils d’une famille riche du village. Il doit avoir trente ans. Elle le connait, il est plutôt beau garçon et il semble avoir un caractère doux. Elle aurait pu plus mal tomber. Mais par principe elle se lève quitte la pièce en disant qu’elle ne veut pas de ce mariage.  

Le père furieux élève la voix pour qu’elle entende dans l’autre pièce. “C’est moi qui commande ici, tu l’épouseras ou bien tu quitteras la maison, tu entends !”

A ce moment Kader renchérit en disant que les filles, ça doit obéir. Il a à peine fini sa phrase que Dalila hurle qu’on ne lui imposera rien à elle. La mère pleure et Farid les poings serrés va vers elle l’embrasse, puis il quitte la pièce pour s’occuper des animaux dans la cour.

Quelques jours plus tard, le père du fiancé est venu faire sa demande officielle. C’était en réalité un beau mariage assez inespéré compte tenu de la situation de la famille. Mais Malika est jolie et le garçon ne peut qu’être flatté par cette union. Les deux jeunes gens se sont enfin rencontrés, finalement, ils se sont vite trouvés des points de connivence. La noce a été célébrée de façon traditionnelle et Malika a quitté la maison plutôt heureuse.

Le soir même de la fête, le père voulut fiancer sa deuxième fille. Mais elle refusa tout net, les informe qu’elle voulait se marier avec un garçon du village qu’elle connaissait. Il était beau, mais elle savait qu’elle était plus intelligente que lui et qu’elle pourrait le mener par le bout du nez.

Ni son père, ni Kader ne réussirent à la faire changer d’avis. Le garçon avait une petite fortune et comme il n’avait plus de famille, ils finirent par céder d’autant que le jeune homme n’attendait que ça. Ainsi en quelques mois les deux filles avaient quitté la maison …Un soir à table, Kader avait dit : « Et maintenant on va s’occuper de Farid Je connais un lieutenant à la caserne, je vais aller le voir, il pourra peut-être le faire entrer, il m’a dit qu’ils cherchaient des ordonnances pour s’occuper des officiers »

Farid, furieux, s’était levé puis était sorti dans le village. Quand il est revenu, sa mère était seule dans la salle et ils ont pu s’épancher librement.  Mais comme il commençait à se plaindre de son frère, sa mère l’a arrêté en le suppliant de faire attention.    

 

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Le jeune savant conte auvergnat de Bernard DELZONS

Le jeune savant

C’est l’histoire d’un jeune garçon qui travaillait si bien à l’école, que ses camarades le jalousaient et à vrai dire le rejetaient. Aussi il se sentait très seul, et partait souvent se promener en forêt, si bien qu’il s’y était fait des amis, ici avec un rossignol, ici avec un lapin et plus loin avec une biche. Chaque fois qu’il s’approchait son ami sortait des fourrés pour venir le saluer. Le garçon leur donnait une caresse puis repartait un peu plus loin. Un jour il rencontra une jolie jeune fille qu’il ne connaissait pas et qui à sa grande surprise lui adressa la parole : « Alors jeune homme on se promène, je suis la fée des bois et si tu fais un vœu qui me convienne je l’exhausserais. Le jeune homme lui répondit, »je veux être riche, célèbre et puissant » la fée lui dit alors « je vois que tu ne penses qu’à toi, pour cette fois je ne fais rien mais réfléchi bien aux conséquences de tes demandes et vois si tu seras heureux.

Le gamin rentra au village perplexe et comme d’habitude se retrouva bien seul au milieu des autres qui le regardaient avec méfiance. Arriva alors à l’école une nouvelle petite fille qui visiblement venait d’une famille sans argent et tous les enfants se moquèrent d’elle. Elle s’installa près du jeune garçon, le seul qui ne l’avait pas humilié. Aussitôt les enfants se mirent à chanter « Ils sont amoureux, ils sont amoureux ». Mais au lieu de se refermer sur lui-même comme il le faisait d’habitude, il prit la main de la petite fille et ils partirent ensemble de l’école. Les jours suivants il lui expliquait les leçons qu’elle ne comprenait pas et bien vite elle devint une bonne élève comme lui. Voyant ça les autres commencèrent à être moins moqueur et un jour même le meneur vint lui demander de l’aide pour le devoir de calcul qu’il ne savait pas faire. Notre garçon lui expliqua les choses si clairement que jeune cancre avait tout compris et tellement heureux qu’il lui fit une bise sur la joue. Alors tous les autres venaient lui demander conseil et brusquement le niveau de la classe augmenta considérablement à la grande surprise de l’instituteur. Celui-ci posa des questions et tous répondait c’est Joseph. Le maître lui demanda une explication. « Je ne sais pas monsieur, mais maintenant ils sont mes amis aussi je les aide comme je peux » et le maître lui répondit « je pense plutôt que c’est parce que tu les aides qu’ils sont devenus tes amis » Il continuait à aller dans la forêt, mais il n’avait pas revu la fée. Un jour il décida d’amener sa petite protégée et il lui monta ses compagnons et c’est alors que la fée apparut : « Bonjour, mon garçon », elle n’avait pas eu le temps de finir que le garçon lui fit le vœu suivant : » je voudrais que mon amie puisse manger à sa faim et être toujours capable d’aider les autres » Une grande lumière entoura la petite fille et son image vint se juxtaposer à celui de la fée. « Tu as fait de grand progrès mon garçon maintenant je n’ai plus besoin d’être à côté de toi »

Il se retrouva seul rentra au village. On ne revit jamais la petite paysanne à l’école et Joseph était devenu l’idole de ses camarades. Il les aidait dans leur travail, leur fit découvrir la forêt et ses beautés.

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08 janvier 2019

Sous bois imaginaire

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29 décembre 2018

Deux familles décomposées de Bernard DELZONS

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Départ pour l’Algérie

Le Comte a décidé qu’il accompagnerait son fils Félicien jusqu’à Sète d’où il prendrait le Bateau pour Alger. Il amènerait Mael pour ne pas faire le voyage de retour, seul.

Il devait partir le lendemain matin, assez tôt, avec une escale dans leur maison de Millau, pour récupérer le paquetage qu’avait préparé Félicien d’après les consignes que lui avait données l’armée.

Quand le réveil a sonné, Félicien entendit le bruit de la douche et il vit que Mael n’était plus dans le lit. Il s’étira, puis se leva pour aller dans la salle de bain. Il se regarda dans la glace et se décida à se raser. Il avait presque fini quand Mael sortit de la douche avec sa serviette en guise de pagne.

Frais et dispos, Mael lui adressa un « Salut Grand Frère, bienvenue dans le monde des vivants !»

Dépêche-toi, Papa doit nous attendre. Je descends préparer le café, à cette heure Alicia n’est pas encore arrivée. »

Il sortit, laissant son aîné, seul, pour finir de se préparer.

Quand Félicien arriva dans la cuisine, son père et Mael étaient en grande discussion. Il comprit que son frère voulait le rejoindre quelques jours là-bas à ses prochaines vacances, mais que ce voyage serait conditionné à la situation en Algérie et à ses résultats aux examens.

Mael, obtenait en général de bonnes notes, mais il menait de front des études de droits que lui avait imposées son père et des études de lettres pour satisfaire ses désirs profonds. Il avait l’air sombre des mauvais jours, conscient sans doute qu’il aurait du mal à remplir les conditions paternelles. Quand il aperçut son frère, il retrouva vite le sourire.

Le voyage jusqu’à Millau se passa sans encombre. Ils avaient rapidement chargé les bagages de Félicien et repris la route pour Sète. Ils s’arrêtèrent à Montpellier pour déjeuner. Le Comte avait réservé deux chambres dans un hôtel à proximité du port. Le bateau devait partir le lendemain vers quatorze heures, mais les formalités d’embarquement étaient prévues dès dix heures. Après un moment de repos dans leur chambre, ils sont ressortis, tous les trois, pour diner. Chacun raconta des histoires pour ne pas aborder la question de la séparation.

Le père les embrassa sur le pas de la porte de sa chambre.

Dans la leur, Félicien, sans doute pour cacher son stress, proposa à son frère d’aller « aux putes ». Mael devint tout rouge. Il n’avait jamais couché avec une fille, aussi il se précipita sur son frère, l’obligeant à se défendre. Mais l’aîné était plus fort, et il le maitrisa rapidement. Assis à califourchon sur son frère il ajouta tendrement « mais petit con, c’était une plaisanterie »

Mael se mit à pleurer et Félicien le prit dans ses bras pour le consoler. Ils se couchèrent et endormirent rapidement.

Le lendemain, Le Comte et Mael accompagnèrent Félicien jusqu’au port, mais une fois le billet et les papiers du lieutenant vérifiés, on leur signifia qu’ils ne pouvaient aller plus loin.  Il a fallu se séparer. Félicien embrassa son père et il prit son petit frère dans ses bras, en lui promettant une longue lettre pour lui raconter ses aventures en terre inconnue.

Mael avait les larmes aux yeux, mais son père le secoua pour le faire réagir. Ils prirent le chemin du retour et le comte donna le volant à son fils prétextant qu’il avait besoin de sommeiller.

Le bateau était imposant. C’était la première fois que Félicien montait à bord. Le personnel lui indiqua sa cabine. Il explora le bâtiment. Il trouva rapidement la salle à manger et le bar principal, où Félicien rencontra d’autres officiers. Le décor lui paraissait en complet décalage avec les paysages qui l’attendaient.  C’était rococo et désuet un peu comme il s’imaginait la décoration du « Maxime » de Paris. Après un verre ou deux en compagnie de ses nouvelles connaissances, il oublia vite le chagrin provoqué par cette première vraie séparation.

Ils étaient arrivés à sept heures à Alger. Un jeune soldat avec une pancarte à son nom l’attendait pour le conduire au centre d’incorporation locale, où il devait recevoir toutes les consignes pour vivre pendant les mois à venir. Le trajet en jeep ne lui permit de se rendre compte de ce qui l’attendait.

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25 décembre 2018

Deux familles décomposées de Bernard DELZONS : La petite Maison

 

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La petite maison

Alicia habitait une petite maison à l’entrée du château. C’était une maison beaucoup plus ancienne que la demeure des maîtres. Elle avait dû être une dépendance d’un Castel provincial dans un lointain passé. Alicia y avait toujours vécu, d’abord avec ses parents, puis seule depuis qu’ils avaient repris la gestion du domaine à la mort du vieux fermier. Alicia était juste un peu plus âgée que les deux jeunes hommes de la famille. Elle avait grandi et partagé beaucoup de moments avec eux. Elle les aimait beaucoup, même si elle n’oubliait pas sa position. Mael, le plus jeune, était le plus proche et il n’hésitait pas à venir se confier à elle. Félicien était plus distant, voir inaccessible. Les deux aimaient beaucoup la nature, la pêche, les promenades en forêt, la recherche de champignons. Pour Félicien c’était avant tout une activité physique. Son frère était plus contemplatif. Elle se rappelait un moment qu’il lui avait raconté :

L’autre jour j’étais dans le jardin derrière la maison, assis en train de lire, je l’ai vu descendre de l’arbre, regardé une fois à droite une fois à gauche. Il m’a vu mais comme je ne bougeais pas il a continué son chemin. Il était roux avec une longue queue, bien fournie en poil. Il a ramassé quelque chose et a commencé à le grignoter. Je n’osais pas bouger. Un autre écureuil, gris celui-là, est venu le rejoindre et lui a fait une sorte de danse. Ils se sont regardés. Il se sont rapprochés et ont frottés leur museau. Et comme si soudain ils se souvenaient de ma présence, ils m’ont regardé et se sont précipités dans un arbre. On ne se fait pas de bisous devant un inconnu, non mais !

Elle se rappelait, très bien, qu’il vivait encore cette scène quand il la lui avait racontée. Elle l’avait écouté, regardé, puis quand il eut fini elle passa sa main dans ses cheveux pour lui manifester son affection.

Félicien était parti pour entrer à l’école militaire de Saint-Cyr, il y a déjà trois ans. Quand il est revenu cet été après son succès, il avait énormément mûri : c’était maintenant un homme et même un bel homme. Elle n’était pas insensible à son charme, mais savait que sa condition ne lui permettait pas d’espérer quoique ce soit, d’autant qu’il était fiancé à une jeune fille de la bonne société d’un village voisin. Mael était encore un grand adolescent. Il était aussi beau que son frère mais elle lui trouvait une fragilité presque féminine.

Alicia était maintenant la gardienne du château, mais quand la famille était là, elle se retrouvait en fait l’intendante de la maison. Elle aimait beaucoup monsieur qui l’appelait depuis toujours « Malicia », mais c’est avec Mélanie qu’elle devait organiser la vie de la maison. Entre elles, il n’y avait pas d’intimité. Elle l’appelait Mademoiselle et recevait les ordres et les exécutait. Mélanie était très occupée avec sa jeune sœur Marie, aussi Alicia avait en réalité assez de liberté pour organiser les choses à sa façon. Elle connaissait les usages de la famille et les respectait au mieux. 

On ne voyait plus guère Julie la religieuse, qui devait prononcer ses vœux l’hiver prochain. C’était une jeune femme agréable, toujours souriante et bienveillante. Alicia l’aimait beaucoup.

Aurélien venait aussi rarement. Il était marié et sa femme, une Bretonne, n’aimait pas cette région. Il été venu seul avant de partir pour le Brésil où il avait obtenu un poste important dans une société française de travaux publics.

Comme l’avait dit le Comte pendant le déjeuner, il était peu probable que la famille se réunisse au complet avant un long moment.

Elle était dans sa cuisine quand elle entendit frapper à la porte. C’était Mael. Il avait quelque chose dans les mains. C’était un petit chaton qu’il avait trouvé, sans doute abandonné par sa mère.

Il voulait qu’elle s’occupe de lui. Elle mit une assiette à soupe sur le sol, y versa un peu de lait et plaça le chat devant ; il ne tarda pas à laper goulument. Mael lui fit un sourire puis tout heureux, il s’approcha d’Alicia, l’embrassa sur les deux joues avant de repartir en sifflotant.  

Elle avait déjà ses poules, un chien et maintenant elle devrait s’occuper du chat. Elle le regarda manger et murmura : « tu t’appelleras Malou »

Enfants, ils allaient se baigner dans la rivière en contre bas du château. Mais à l’adolescence sa mère le lui avait interdit. Elle ne les avait pas revus en maillot depuis cette époque, aussi elle reçut un choc quand elle les vit passer près de sa porte avec une serviette sur les épaules.

Ils étaient beaux, mais c’était Félicien qui l’attirait. Elle ne sortit pas de sa maison, mais monta dans sa chambre pour les observer discrètement depuis sa fenêtre. Un étrange trouble lui traversa tout le corps.

Pour descendre à la rivière ils devaient emprunter un petit chemin ombragé, avant d’arriver dans la prairie, où il était parfois difficile d’avancer après une période de pluie en raison des trous laissés par les pattes des vaches. Ce n’était pas le cas ce matin-là, il faisait un temps magnifique depuis une semaine. Les oiseaux chantaient comme s’ils étaient contents de voir les jeunes gens.

Sur le chemin de la rivière les deux garçons s’apostrophent :

Félicien : On n’aurait pas dû descendre comme-çà

Mael : Et pourquoi, on ne fait rien de mal ?

Félicien : Si Papa ou Mélanie nous voit, on va prendre une « branlée »

Mael : Comment tu parles, là oui Papa serait furieux

Félicien : A la caserne, c’est le langage des hommes

Mael : Faut faire viril comme toujours. Tu as vu, Alicia nous a aperçu, elle te regardait, tu lui plais…

Félicien s’est mis à rougir et pour changer de sujet, il dit : Le premier dans l’eau !

Il se met à courir suivi par Mael qui le rattrape bientôt.

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