Plumes et pinceaux, BMJD


Deux familles décomposées de Bernard DELZONS : La famille de Farid

LFDC5_La_famille_de_Farid

La Famille de Farid

Nous sommes au sud d’Alger, plus tout à fait dans la grande plaine de la Mitidja mais pas encore sur les plateaux semi-désertiques qui annoncent le Sahara. C’est une zone d’élevage de moutons et de chèvres. La plupart des habitants sont des paysans qui vivent tant bien que mal de leur activité.

Les habitations sont regroupées dans de gros villages Toutes les maisons se ressemblent, elles sont faites en terre sèche, avec un coin pour la famille, un coin pour les animaux et au milieu une cour.

La maison de Farid se compose d’une pièce à vivre, d’une chambre pour les garçons, d’une chambre pour les filles et de la chambre des parents. L’ameublement est rudimentaire, une table basse posée sur un vieux tapis, des coussins en guise de siège, une vielle armoire pour ranger la vaisselle et dans les chambres une grande paillasse à même le sol et des couvertures en laine quand le froid arrive

La famille compte les parents Aniss, au visage rugueux et buriné par le soleil et Hana la femme soumise à la volonté de son mari, deux filles, Malika vingt ans jolie et docile et Dalila la rebelle de deux ans sa cadette, deux garçons, Abdelkader tout juste 22 ans, le caractère bien trempé, qui veut régenter toute la famille et enfin Farid, le plus jeune, à peine seize ans.

C’est le soir, la famille est réunie autour d’une chorba, la soupe traditionnelle algérienne. Le repas est silencieux jusqu’à ce que le père prenne la parole, après s’être gratté la gorge.

C’est ainsi qu’il annonce à sa fille ainée qu’il lui a trouvé un fiancé et qu’elle va devoir se marier et quitter la maison. Malika se met à pleurer et à crier, puis réussit quand même à demander avec qui. C’est le fils d’une famille riche du village. Il doit avoir trente ans. Elle le connait, il est plutôt beau garçon et il semble avoir un caractère doux. Elle aurait pu plus mal tomber. Mais par principe elle se lève quitte la pièce en disant qu’elle ne veut pas de ce mariage.  

Le père furieux élève la voix pour qu’elle entende dans l’autre pièce. “C’est moi qui commande ici, tu l’épouseras ou bien tu quitteras la maison, tu entends !”

A ce moment Kader renchérit en disant que les filles, ça doit obéir. Il a à peine fini sa phrase que Dalila hurle qu’on ne lui imposera rien à elle. La mère pleure et Farid les poings serrés va vers elle l’embrasse, puis il quitte la pièce pour s’occuper des animaux dans la cour.

Quelques jours plus tard, le père du fiancé est venu faire sa demande officielle. C’était en réalité un beau mariage assez inespéré compte tenu de la situation de la famille. Mais Malika est jolie et le garçon ne peut qu’être flatté par cette union. Les deux jeunes gens se sont enfin rencontrés, finalement, ils se sont vite trouvés des points de connivence. La noce a été célébrée de façon traditionnelle et Malika a quitté la maison plutôt heureuse.

Le soir même de la fête, le père voulut fiancer sa deuxième fille. Mais elle refusa tout net, les informe qu’elle voulait se marier avec un garçon du village qu’elle connaissait. Il était beau, mais elle savait qu’elle était plus intelligente que lui et qu’elle pourrait le mener par le bout du nez.

Ni son père, ni Kader ne réussirent à la faire changer d’avis. Le garçon avait une petite fortune et comme il n’avait plus de famille, ils finirent par céder d’autant que le jeune homme n’attendait que ça. Ainsi en quelques mois les deux filles avaient quitté la maison …Un soir à table, Kader avait dit : « Et maintenant on va s’occuper de Farid Je connais un lieutenant à la caserne, je vais aller le voir, il pourra peut-être le faire entrer, il m’a dit qu’ils cherchaient des ordonnances pour s’occuper des officiers »

Farid, furieux, s’était levé puis était sorti dans le village. Quand il est revenu, sa mère était seule dans la salle et ils ont pu s’épancher librement.  Mais comme il commençait à se plaindre de son frère, sa mère l’a arrêté en le suppliant de faire attention.    

 

Posté par BMJD à 12:44 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags :

Le jeune savant conte auvergnat de Bernard DELZONS

Le jeune savant

C’est l’histoire d’un jeune garçon qui travaillait si bien à l’école, que ses camarades le jalousaient et à vrai dire le rejetaient. Aussi il se sentait très seul, et partait souvent se promener en forêt, si bien qu’il s’y était fait des amis, ici avec un rossignol, ici avec un lapin et plus loin avec une biche. Chaque fois qu’il s’approchait son ami sortait des fourrés pour venir le saluer. Le garçon leur donnait une caresse puis repartait un peu plus loin. Un jour il rencontra une jolie jeune fille qu’il ne connaissait pas et qui à sa grande surprise lui adressa la parole : « Alors jeune homme on se promène, je suis la fée des bois et si tu fais un vœu qui me convienne je l’exhausserais. Le jeune homme lui répondit, »je veux être riche, célèbre et puissant » la fée lui dit alors « je vois que tu ne penses qu’à toi, pour cette fois je ne fais rien mais réfléchi bien aux conséquences de tes demandes et vois si tu seras heureux.

Le gamin rentra au village perplexe et comme d’habitude se retrouva bien seul au milieu des autres qui le regardaient avec méfiance. Arriva alors à l’école une nouvelle petite fille qui visiblement venait d’une famille sans argent et tous les enfants se moquèrent d’elle. Elle s’installa près du jeune garçon, le seul qui ne l’avait pas humilié. Aussitôt les enfants se mirent à chanter « Ils sont amoureux, ils sont amoureux ». Mais au lieu de se refermer sur lui-même comme il le faisait d’habitude, il prit la main de la petite fille et ils partirent ensemble de l’école. Les jours suivants il lui expliquait les leçons qu’elle ne comprenait pas et bien vite elle devint une bonne élève comme lui. Voyant ça les autres commencèrent à être moins moqueur et un jour même le meneur vint lui demander de l’aide pour le devoir de calcul qu’il ne savait pas faire. Notre garçon lui expliqua les choses si clairement que jeune cancre avait tout compris et tellement heureux qu’il lui fit une bise sur la joue. Alors tous les autres venaient lui demander conseil et brusquement le niveau de la classe augmenta considérablement à la grande surprise de l’instituteur. Celui-ci posa des questions et tous répondait c’est Joseph. Le maître lui demanda une explication. « Je ne sais pas monsieur, mais maintenant ils sont mes amis aussi je les aide comme je peux » et le maître lui répondit « je pense plutôt que c’est parce que tu les aides qu’ils sont devenus tes amis » Il continuait à aller dans la forêt, mais il n’avait pas revu la fée. Un jour il décida d’amener sa petite protégée et il lui monta ses compagnons et c’est alors que la fée apparut : « Bonjour, mon garçon », elle n’avait pas eu le temps de finir que le garçon lui fit le vœu suivant : » je voudrais que mon amie puisse manger à sa faim et être toujours capable d’aider les autres » Une grande lumière entoura la petite fille et son image vint se juxtaposer à celui de la fée. « Tu as fait de grand progrès mon garçon maintenant je n’ai plus besoin d’être à côté de toi »

Il se retrouva seul rentra au village. On ne revit jamais la petite paysanne à l’école et Joseph était devenu l’idole de ses camarades. Il les aidait dans leur travail, leur fit découvrir la forêt et ses beautés.

Posté par BMJD à 12:39 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags :

08 janvier 2019

Sous bois imaginaire

IMG_0267

Posté par BMJD à 17:33 - - Commentaires [0] - Permalien [#]

29 décembre 2018

Deux familles décomposées de Bernard DELZONS

LFDC4_D_part_pour_l_Alg_rie

Départ pour l’Algérie

Le Comte a décidé qu’il accompagnerait son fils Félicien jusqu’à Sète d’où il prendrait le Bateau pour Alger. Il amènerait Mael pour ne pas faire le voyage de retour, seul.

Il devait partir le lendemain matin, assez tôt, avec une escale dans leur maison de Millau, pour récupérer le paquetage qu’avait préparé Félicien d’après les consignes que lui avait données l’armée.

Quand le réveil a sonné, Félicien entendit le bruit de la douche et il vit que Mael n’était plus dans le lit. Il s’étira, puis se leva pour aller dans la salle de bain. Il se regarda dans la glace et se décida à se raser. Il avait presque fini quand Mael sortit de la douche avec sa serviette en guise de pagne.

Frais et dispos, Mael lui adressa un « Salut Grand Frère, bienvenue dans le monde des vivants !»

Dépêche-toi, Papa doit nous attendre. Je descends préparer le café, à cette heure Alicia n’est pas encore arrivée. »

Il sortit, laissant son aîné, seul, pour finir de se préparer.

Quand Félicien arriva dans la cuisine, son père et Mael étaient en grande discussion. Il comprit que son frère voulait le rejoindre quelques jours là-bas à ses prochaines vacances, mais que ce voyage serait conditionné à la situation en Algérie et à ses résultats aux examens.

Mael, obtenait en général de bonnes notes, mais il menait de front des études de droits que lui avait imposées son père et des études de lettres pour satisfaire ses désirs profonds. Il avait l’air sombre des mauvais jours, conscient sans doute qu’il aurait du mal à remplir les conditions paternelles. Quand il aperçut son frère, il retrouva vite le sourire.

Le voyage jusqu’à Millau se passa sans encombre. Ils avaient rapidement chargé les bagages de Félicien et repris la route pour Sète. Ils s’arrêtèrent à Montpellier pour déjeuner. Le Comte avait réservé deux chambres dans un hôtel à proximité du port. Le bateau devait partir le lendemain vers quatorze heures, mais les formalités d’embarquement étaient prévues dès dix heures. Après un moment de repos dans leur chambre, ils sont ressortis, tous les trois, pour diner. Chacun raconta des histoires pour ne pas aborder la question de la séparation.

Le père les embrassa sur le pas de la porte de sa chambre.

Dans la leur, Félicien, sans doute pour cacher son stress, proposa à son frère d’aller « aux putes ». Mael devint tout rouge. Il n’avait jamais couché avec une fille, aussi il se précipita sur son frère, l’obligeant à se défendre. Mais l’aîné était plus fort, et il le maitrisa rapidement. Assis à califourchon sur son frère il ajouta tendrement « mais petit con, c’était une plaisanterie »

Mael se mit à pleurer et Félicien le prit dans ses bras pour le consoler. Ils se couchèrent et endormirent rapidement.

Le lendemain, Le Comte et Mael accompagnèrent Félicien jusqu’au port, mais une fois le billet et les papiers du lieutenant vérifiés, on leur signifia qu’ils ne pouvaient aller plus loin.  Il a fallu se séparer. Félicien embrassa son père et il prit son petit frère dans ses bras, en lui promettant une longue lettre pour lui raconter ses aventures en terre inconnue.

Mael avait les larmes aux yeux, mais son père le secoua pour le faire réagir. Ils prirent le chemin du retour et le comte donna le volant à son fils prétextant qu’il avait besoin de sommeiller.

Le bateau était imposant. C’était la première fois que Félicien montait à bord. Le personnel lui indiqua sa cabine. Il explora le bâtiment. Il trouva rapidement la salle à manger et le bar principal, où Félicien rencontra d’autres officiers. Le décor lui paraissait en complet décalage avec les paysages qui l’attendaient.  C’était rococo et désuet un peu comme il s’imaginait la décoration du « Maxime » de Paris. Après un verre ou deux en compagnie de ses nouvelles connaissances, il oublia vite le chagrin provoqué par cette première vraie séparation.

Ils étaient arrivés à sept heures à Alger. Un jeune soldat avec une pancarte à son nom l’attendait pour le conduire au centre d’incorporation locale, où il devait recevoir toutes les consignes pour vivre pendant les mois à venir. Le trajet en jeep ne lui permit de se rendre compte de ce qui l’attendait.

Posté par BMJD à 17:20 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags :


25 décembre 2018

Deux familles décomposées de Bernard DELZONS : La petite Maison

 

LFDC3_La_petite_maison

La petite maison

Alicia habitait une petite maison à l’entrée du château. C’était une maison beaucoup plus ancienne que la demeure des maîtres. Elle avait dû être une dépendance d’un Castel provincial dans un lointain passé. Alicia y avait toujours vécu, d’abord avec ses parents, puis seule depuis qu’ils avaient repris la gestion du domaine à la mort du vieux fermier. Alicia était juste un peu plus âgée que les deux jeunes hommes de la famille. Elle avait grandi et partagé beaucoup de moments avec eux. Elle les aimait beaucoup, même si elle n’oubliait pas sa position. Mael, le plus jeune, était le plus proche et il n’hésitait pas à venir se confier à elle. Félicien était plus distant, voir inaccessible. Les deux aimaient beaucoup la nature, la pêche, les promenades en forêt, la recherche de champignons. Pour Félicien c’était avant tout une activité physique. Son frère était plus contemplatif. Elle se rappelait un moment qu’il lui avait raconté :

L’autre jour j’étais dans le jardin derrière la maison, assis en train de lire, je l’ai vu descendre de l’arbre, regardé une fois à droite une fois à gauche. Il m’a vu mais comme je ne bougeais pas il a continué son chemin. Il était roux avec une longue queue, bien fournie en poil. Il a ramassé quelque chose et a commencé à le grignoter. Je n’osais pas bouger. Un autre écureuil, gris celui-là, est venu le rejoindre et lui a fait une sorte de danse. Ils se sont regardés. Il se sont rapprochés et ont frottés leur museau. Et comme si soudain ils se souvenaient de ma présence, ils m’ont regardé et se sont précipités dans un arbre. On ne se fait pas de bisous devant un inconnu, non mais !

Elle se rappelait, très bien, qu’il vivait encore cette scène quand il la lui avait racontée. Elle l’avait écouté, regardé, puis quand il eut fini elle passa sa main dans ses cheveux pour lui manifester son affection.

Félicien était parti pour entrer à l’école militaire de Saint-Cyr, il y a déjà trois ans. Quand il est revenu cet été après son succès, il avait énormément mûri : c’était maintenant un homme et même un bel homme. Elle n’était pas insensible à son charme, mais savait que sa condition ne lui permettait pas d’espérer quoique ce soit, d’autant qu’il était fiancé à une jeune fille de la bonne société d’un village voisin. Mael était encore un grand adolescent. Il était aussi beau que son frère mais elle lui trouvait une fragilité presque féminine.

Alicia était maintenant la gardienne du château, mais quand la famille était là, elle se retrouvait en fait l’intendante de la maison. Elle aimait beaucoup monsieur qui l’appelait depuis toujours « Malicia », mais c’est avec Mélanie qu’elle devait organiser la vie de la maison. Entre elles, il n’y avait pas d’intimité. Elle l’appelait Mademoiselle et recevait les ordres et les exécutait. Mélanie était très occupée avec sa jeune sœur Marie, aussi Alicia avait en réalité assez de liberté pour organiser les choses à sa façon. Elle connaissait les usages de la famille et les respectait au mieux. 

On ne voyait plus guère Julie la religieuse, qui devait prononcer ses vœux l’hiver prochain. C’était une jeune femme agréable, toujours souriante et bienveillante. Alicia l’aimait beaucoup.

Aurélien venait aussi rarement. Il était marié et sa femme, une Bretonne, n’aimait pas cette région. Il été venu seul avant de partir pour le Brésil où il avait obtenu un poste important dans une société française de travaux publics.

Comme l’avait dit le Comte pendant le déjeuner, il était peu probable que la famille se réunisse au complet avant un long moment.

Elle était dans sa cuisine quand elle entendit frapper à la porte. C’était Mael. Il avait quelque chose dans les mains. C’était un petit chaton qu’il avait trouvé, sans doute abandonné par sa mère.

Il voulait qu’elle s’occupe de lui. Elle mit une assiette à soupe sur le sol, y versa un peu de lait et plaça le chat devant ; il ne tarda pas à laper goulument. Mael lui fit un sourire puis tout heureux, il s’approcha d’Alicia, l’embrassa sur les deux joues avant de repartir en sifflotant.  

Elle avait déjà ses poules, un chien et maintenant elle devrait s’occuper du chat. Elle le regarda manger et murmura : « tu t’appelleras Malou »

Enfants, ils allaient se baigner dans la rivière en contre bas du château. Mais à l’adolescence sa mère le lui avait interdit. Elle ne les avait pas revus en maillot depuis cette époque, aussi elle reçut un choc quand elle les vit passer près de sa porte avec une serviette sur les épaules.

Ils étaient beaux, mais c’était Félicien qui l’attirait. Elle ne sortit pas de sa maison, mais monta dans sa chambre pour les observer discrètement depuis sa fenêtre. Un étrange trouble lui traversa tout le corps.

Pour descendre à la rivière ils devaient emprunter un petit chemin ombragé, avant d’arriver dans la prairie, où il était parfois difficile d’avancer après une période de pluie en raison des trous laissés par les pattes des vaches. Ce n’était pas le cas ce matin-là, il faisait un temps magnifique depuis une semaine. Les oiseaux chantaient comme s’ils étaient contents de voir les jeunes gens.

Sur le chemin de la rivière les deux garçons s’apostrophent :

Félicien : On n’aurait pas dû descendre comme-çà

Mael : Et pourquoi, on ne fait rien de mal ?

Félicien : Si Papa ou Mélanie nous voit, on va prendre une « branlée »

Mael : Comment tu parles, là oui Papa serait furieux

Félicien : A la caserne, c’est le langage des hommes

Mael : Faut faire viril comme toujours. Tu as vu, Alicia nous a aperçu, elle te regardait, tu lui plais…

Félicien s’est mis à rougir et pour changer de sujet, il dit : Le premier dans l’eau !

Il se met à courir suivi par Mael qui le rattrape bientôt.

Posté par BMJD à 07:58 - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags :

11 décembre 2018

Deux familles décomposées de Bernard DELZONS : La petite maison

La petite maison

Alicia habitait une petite maison à l’entrée du château. C’était une maison beaucoup plus ancienne que la demeure des maîtres. Elle avait dû être une dépendance d’un Castel provincial dans un lointain passé. Alicia y avait toujours vécu, d’abord avec ses parents, puis seule depuis qu’ils avaient repris la gestion du domaine à la mort du vieux fermier. Alicia était juste un peu plus âgée que les deux jeunes hommes de la famille. Elle avait grandi et partagé beaucoup de moments avec eux. Elle les aimait beaucoup, même si elle n’oubliait pas sa position. Mael, le plus jeune, était le plus proche et il n’hésitait pas à venir se confier à elle. Félicien était plus distant, voir inaccessible. Les deux aimaient beaucoup la nature, la pêche, les promenades en forêt, la recherche de champignons. Pour Félicien c’était avant tout une activité physique. Son frère était plus contemplatif. Elle se rappelait un moment qu’il lui avait raconté :

L’autre jour j’étais dans le jardin derrière la maison, assis en train de lire, je l’ai vu descendre de l’arbre, regardé une fois à droite une fois à gauche. Il m’a vu mais comme je ne bougeais pas il a continué son chemin. Il était roux avec une longue queue, bien fournie en poil. Il a ramassé quelque chose et a commencé à le grignoter. Je n’osais pas bouger. Un autre écureuil, gris celui-là, est venu le rejoindre et lui a fait une sorte de danse. Ils se sont regardés. Il se sont rapprochés et ont frottés leur museau. Et comme si soudain ils se souvenaient de ma présence, ils m’ont regardé et se sont précipités dans un arbre. On ne se fait pas de bisous devant un inconnu, non mais !

Elle se rappelait, très bien, qu’il vivait encore cette scène quand il la lui avait racontée. Elle l’avait écouté, regardé, puis quand il eut fini elle passa sa main dans ses cheveux pour lui manifester son affection.

Félicien était parti pour entrer à l’école militaire de Saint-Cyr, il y a déjà trois ans. Quand il est revenu cet été après son succès, il avait énormément mûri : c’était maintenant un homme et même un bel homme. Elle n’était pas insensible à son charme, mais savait que sa condition ne lui permettait pas d’espérer quoique ce soit, d’autant qu’il était fiancé à une jeune fille de la bonne société d’un village voisin. Mael était encore un grand adolescent. Il était aussi beau que son frère mais elle lui trouvait une fragilité presque féminine.

Alicia était maintenant la gardienne du château, mais quand la famille était là, elle se retrouvait en fait l’intendante de la maison. Elle aimait beaucoup monsieur qui l’appelait depuis toujours « Malicia », mais c’est avec Mélanie qu’elle devait organiser la vie de la maison. Entre elles, il n’y avait pas d’intimité. Elle l’appelait Mademoiselle et recevait les ordres et les exécutait. Mélanie était très occupée avec sa jeune sœur Marie, aussi Alicia avait en réalité assez de liberté pour organiser les choses à sa façon. Elle connaissait les usages de la famille et les respectait au mieux. 

On ne voyait plus guère Julie la religieuse, qui devait prononcer ses vœux l’hiver prochain. C’était une jeune femme agréable, toujours souriante et bienveillante. Alicia l’aimait beaucoup.

Aurélien venait aussi rarement. Il était marié et sa femme, une Bretonne, n’aimait pas cette région. Il été venu seul avant de partir pour le Brésil où il avait obtenu un poste important dans une société française de travaux publics.

Comme l’avait dit le Comte pendant le déjeuner, il était peu probable que la famille se réunisse au complet avant un long moment.

Elle était dans sa cuisine quand elle entendit frapper à la porte. C’était Mael. Il avait quelque chose dans les mains. C’était un petit chaton qu’il avait trouvé, sans doute abandonné par sa mère.

Il voulait qu’elle s’occupe de lui. Elle mit une assiette à soupe sur le sol, y versa un peu de lait et plaça le chat devant ; il ne tarda pas à laper goulument. Mael lui fit un sourire puis tout heureux, il s’approcha d’Alicia, l’embrassa sur les deux joues avant de repartir en sifflotant.  

Elle avait déjà ses poules, un chien et maintenant elle devrait s’occuper du chat. Elle le regarda manger et murmura : « tu t’appelleras Malou »

Enfants, ils allaient se baigner dans la rivière en contre bas du château. Mais à l’adolescence sa mère le lui avait interdit. Elle ne les avait pas revus en maillot depuis cette époque, aussi elle reçut un choc quand elle les vit passer près de sa porte avec une serviette sur les épaules.

Ils étaient beaux, mais c’était Félicien qui l’attirait. Elle ne sortit pas de sa maison, mais monta dans sa chambre pour les observer discrètement depuis sa fenêtre. Un étrange trouble lui traversa tout le corps.

Pour descendre à la rivière ils devaient emprunter un petit chemin ombragé, avant d’arriver dans la prairie, où il était parfois difficile d’avancer après une période de pluie en raison des trous laissés par les pattes des vaches. Ce n’était pas le cas ce matin-là, il faisait un temps magnifique depuis une semaine. Les oiseaux chantaient comme s’ils étaient contents de voir les jeunes gens.

Sur le chemin de la rivière les deux garçons s’apostrophent :

Félicien : On n’aurait pas dû descendre comme-çà

Mael : Et pourquoi, on ne fait rien de mal ?

Félicien : Si Papa ou Mélanie nous voit, on va prendre une « branlée »

Mael : Comment tu parles, là oui Papa serait furieux

Félicien : A la caserne, c’est le langage des hommes

Mael : Faut faire viril comme toujours. Tu as vu, Alicia nous a aperçu, elle te regardait, tu lui plais…

Félicien s’est mis à rougir et pour changer de sujet, il dit : Le premier dans l’eau !

Il se met à courir suivi par Mael qui le rattrape bientôt.

 

Bernard DELZONS

Posté par BMJD à 17:42 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags :

08 décembre 2018

Deux familles décomposées de Bernard DELZONS : Le Chateau

LFDC2_Le_ch_teau

Le Chateau

Tout le monde l’appelle le château, mais en réalité cela ressemble plus à une grande maison bourgeoise qu’à un château. C’est peut-être à cause des dépendances, plusieurs petites maisons où logent certains employés, ou plus certainement en raison du nom du propriétaire, Comte de La Madelène. Il est situé à la lisière de l’Aveyron et de l’Ardèche, dans un gros village pas très loin de La Canourgue. C’est la maison de campagne d’une famille de petite noblesse provinciale.  Le comte est notaire à Millau. Il est veuf avec six enfants, la fille ainée Mélanie qui a pris le rôle de maitresse de maison au décès de leur mère, Aurélien le fils second qui ne vient au château que pour les grandes occasions, Julie qui est religieuse dans un couvent de Rodez, Félicien qui vient de sortir de Saint-Cyr et enfin Mael, le plus jeune, encore étudiant en droit et en lettre. Il y a aussi une petite jeune fille, Marie, qui est placée dans une institution à Millau, parce qu’elle n’est pas tout à fait normale. Elle vient tous les étés passer deux mois avec sa famille.

Nous sommes en 1956 et ils se sont tous réunis avant le départ de Félicien pour l’Algérie, sa première affectation.

La vie au château se passe comme si le temps s’était arrêté. On ne déroge pas aux traditions. Les repas sont servis à heures fixes et précises et les retardataires devront quémander à l’office un éventuel en cas s’il n’est pas trop tard. Le compte est un homme affable, mais imprégné de mélancolie depuis le décès de sa femme.

Ce jour-là, ils sont sur le point de terminer le repas et Alicia la jeune gardienne s’apprête à porter le dessert quand le patriarche décide de prendre la parole.

Il fait signe à Alicia de rester et d’écouter avec les autres.

« Mes chers enfants, je suis tellement content de vous avoir tous autour de moi, mais je crains que ce soit la dernière fois, d’abord je prends de l’âge et puis vous allez tous mener votre propre vie et vous éloigner de notre cher village, comme Aurélien qui s’apprête à partir au Brésil et Félicien qui va rejoindre L’Algérie. » Il s’arrête, regarde son dernier fils et continue « et je ne sais pas ce que nous réserve Mael. Je veux que vous me promettiez de vous occuper de Marie, que chacun d’entre vous prenne sa part de ce lourd fardeau et que vous ne laissiez pas Mélanie gérer seule cette tâche. »

 Chacun des enfants voudrait prendre la parole, mais le père reprend : « je vous demande simplement de réfléchir comment chacun à votre façon vous pouvez l’aider. J’ai demandé à Alicia de rester car pour moi, elle fait partie de la famille et de l’histoire de cette maison ». On entend alors la petite Marie dire tout haut « L’aime mon Pa » Mael s’est levé et sans réfléchir il la prend dans ses bras, les yeux pleins de larmes.

Le repas terminé, les jeunes se retrouvent sur la terrasse pour boire leur café. Leur père est parti se reposer dans sa chambre. Julie sortie exceptionnellement de son couvent, Mélanie et Aurélien parlent ensemble. De leur côté Félicien et Mael discutent avec vivacité : 

 Mael : J’aimerai tellement connaître ce pays et découvrir les paysages, les habitants, leurs habitudes. Tu n’as pas une petite place pour moi ?

Félicien : Ce pays c’est la France

Mael : Tu parles, un jour ou l’autre, ils prendront leur indépendance

Félicien : J’espère bien que non. Si nous nous comportons correctement, il n’y a aucune raison que ça change. J’ai bien l’intention de faire respecter leur droit

Mael : Toi peut-être, mais

Félicien : C’est la loi de la république

Mael ironique : Oui mon lieutenant

La petite marie approche difficilement et les prend par la main et leur dit

« Fi et Mel nous promener ».

Et ils partent tous les trois sous l’œil attendri du père qui les regarde depuis la fenêtre de sa chambre.

 

Plus tard dans la chambre qu’ils partagent au dernier étage du château, les deux garçons allongés dans leur lit éclairés seulement par les reflets de la lune, attendent de savoir qui va engager la conversation. Depuis longtemps c’est le moment privilégié où il se font leur confidence. Mais ce soir-là aucun des deux ne semble décidé à rompre le silence. Finalement c’est Mael qui se lance.

Mael : tu te rappelles il y a deux ans quand on est allé au bord du lac ?

Félicien : Je ne veux pas parler de ça

Mael : Et pourquoi ? encore la famille, la respectabilité et puis toi avec Alicia…

Félicien : Stop

Mael : Tu ne vois même pas comme elle te regarde, elle est amoureuse de toi

Félicien : Tu divagues, d’ailleurs elle t’a toujours préféré, tu es son petit poète comme elle aime à dire

Mael : Mais moi je suis comme son petit frère

Félicien : Et puis je suis fiancé

Mael : Oui, elle est riche, bourgeoise et coincée, mais l’aimes-tu ? bien sûr que non !

Félicien : Arrête, on ne va pas se battre avant mon départ

Mael : tu m’écriras, ? donne-moi des détails, sur les gens…

Félicien : Oui, il faut dormir maintenant, je dois partir tôt demain matin

Mael se lève, va vers le lit de son frère, l’embrasse et comme ils faisaient enfants, il se faufile à ses côtés et là, apaisé par la présence de son frère, il s’endort brusquement.  

Félicien, lui, pense à son voyage, le dépaysement. Il imagine les gens, les dromadaires et à son tour, tombe dans les bras de Morphée.

 

Bernard DELZONS

Posté par BMJD à 08:23 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags :